En ce moment où la guerre frappe aux portes de l’Europe, La Guerre et La Paix s’est imposé comme thème de ce concert. Les écrivains, de Rabelais à Tolstoï, les peintres, notamment Picasso dans la chapelle de Vallauris, se sont beaucoup exprimés sur ce thème. Qu’en est-il de la musique, que nous dit-elle sur la guerre et la paix ?
Comme toute création humaine, la musique témoigne des réalités et du contexte dans lequel elle a été composée. Bien des compositeurs, de Schütz à Britten en passant par Beethoven, Chopin et Ravel, ont écrit des musiques directement inspirées par le contexte politique violent de leur époque, guerres, invasions, insurrections. La musique évoque alors avec un pouvoir expressif parfois bouleversant le chagrin, la révolte ou l’espoir. La violence frappe aussi les compositeurs eux-mêmes qui seront persécutés en Allemagne nazie ou en URSS, et verront leur musique interdite. L’exil sera parfois pour eux la seule issue, comme ce fut le cas pour Hindemith et Rachmaninov.
Mais la musique permet aussi de transcender le réel, de s’évader de la guerre, de chanter la paix. La puissance du message est alors décuplée par la dimension collective de la musique réunissant musiciens et auditeurs dans une même communion, par delà les frontières. L’Ode à la Joie sur laquelle s’achève la 9ème symphonie de Beethoven résonne encore, deux siècles et demi après sa création, comme l’hymne européen, célébrant l’unité et la fraternité humaines et témoignant de l’engagement politique de la musique.
Le concert s’ouvre avec le fameux rondeau des Indes Galantes de Rameau qui accompagne la danse du Grand Calumet de la Paix. Une musique gaie et entrainante qui fête la réconciliation entre colons et indigènes sud-américains, et reprend à son compte le mythe du «bon sauvage» et le principe de tolérance défendu par Montaigne contre la «barbarie» de la colonisation. Preuve de sa modernité et de l’universalité de son thème, la Danse du grand calumet de la paix a été transposée par C. Cogitore à l’Opéra Bastille comme une « battle » de krump, entre gang et corps de ballet.
La deuxième œuvre nous plonge au cœur de la douleur d’une mère: Marie se tient devant la croix où agonise son fils Jésus, arrêté et condamné à mort par l’armée d’occupation romaine en Palestine. Le Stabat Mater est un poème du Moyen Age qui a inspiré beaucoup de compositeurs de l’époque baroque jusqu’à aujourd’hui : Scarlatti, Vivaldi, Pergolèse, Haydn, Liszt, Verdi, Rossini, Dvorak, Gounod, Poulenc, Penderecki, Part… La version de Vivaldi est une des plus bouleversantes.
Intercalées entre deux œuvres vocales dramatiques de Vivaldi, deux pièces pour piano très épurées qui toutes les deux évoquent le deuil et atteignent des sommets émotionnels. La première est une pièce de Couperin intitulée «Les Ombres Errantes» en référence aux Enfers de la mythologie grecque. La deuxième est la «Pavane pour une Infante Défunte» de Ravel, une œuvre de jeunesse, douce et mélancolique. Des années plus tard, Ravel qui avait voulu, malgré sa santé fragile, combattre pendant la première guerre mondiale, écrira son «Tombeau de Couperin» dont chacun des mouvements est dédié à l’un de ses amis mort au front.
Nous revenons au Baroque et à Vivaldi qui nous offrent un motet sublime aux vocalises virtuoses dont le texte est hélas toujours d’actualité : «Nulla in Mundo Pax Sincera», il n’y a pas de paix sincère dans le monde…
L’Elégie de Gabriel Fauré est l’une des plus belles pages du répertoire pour violoncelle, chargée de lyrisme et de mélancolie. L’élégie commence par un thème sombre et douloureux auquel succède une partie centrale passionnée. L’apaisement viendra dans la troisième partie.
La première partie du concert se conclura avec le Laudate Dominum de Mozart extrait des Vêpres du Commandeur. C’est un psaume de louange qui veut unir tous les hommes: «Que toutes les nations louent le Seigneur», et qu’on peut rapprocher du Psaume 84, une prière pour la paix et la justice: «J’écouterai ce que dit Dieu, l’Éternel ; car il parle de paix à son peuple et à ses fidèles. Pourvu qu’ils ne reviennent pas à leur folie».
La deuxième partie du concert s’ouvre avec une sonate pour flûte et piano du compositeur allemand Paul Hindemith qui la composa à Berlin en 1937. Berlin était devenue, après la première guerre mondiale sous la république de Weimar, une capitale au foisonnement artistique exceptionnel qui a vu, entre autres, l’essor de l’expressionnisme allemand et de la musique atonale. La situation change radicalement avec l’arrivée des nazis au pouvoir. La musique de P. Hindemith est taxée de «dégénérée». Ses œuvres, et en particulier la sonate pour flûte et piano, sont interdites de représentation publique. En mai 1938, dénoncé comme «porte-drapeau de la déchéance musicale», il doit émigrer en Suisse. On a du mal à comprendre les raisons d’une telle haine quand on écoute aujourd’hui la sonate pour flûte et piano, très expressive avec ses couleurs alternativement claires et sombres et son langage harmonique audacieux.
Un siècle plus tôt, dans la période troublée des guerres napoléoniennes, les poètes romantiques allemands offrent à toute la jeune génération, à Berlin comme à Vienne, une poésie refuge qui, dans un présent triste et mélancolique, évoque chagrins d’amour, solitude, et souvenirs heureux. Schubert est le maître incontesté du lied et sa mise en musique des poèmes de Goethe, Schiller ou Heine atteint, comme le dit Nathalie Dessay, «un sommet de beauté, de raffinement, d’adéquation de la musique avec le poème». Litanei est un lied particulièrement dramatique qui s’adresse à ceux qui ont souffert et répète à chaque strophe comme une litanie: «Que toutes les âmes reposent en paix !»
Chopin est un autre compositeur confronté à une réalité politique brutale. La Pologne était à l’époque sous tutelle russe et l’insurrection de Novembre 1830 des habitants de Varsovie contre cette tutelle et ses abus eut un retentissement dans toute l’Europe. La capitulation de Varsovie après dix mois de résistance fut vécue comme un cauchemar par Chopin alors à Stuttgart et sans nouvelle de ses proches. C’est dans ces circonstances dramatiques qu’il compose son Etude «Révolutionnaire», avalanche de traits tumultueux évoquant, comme il l’écrira, sa colère et son désespoir. C’est aussi quand éclate l’insurrection que Chopin publie sa première série de mazurkas. Chopin écrira des mazurkas toute sa vie jusque sur son lit de mort. Les mazurkas, directement inspirées par la musique populaire de son pays natal, sont, comme l’écrit Olivier Bellamy, «le cœur poétique de l’œuvre de Chopin, son jardin secret, son journal intime» .
Verdi est sans doute le plus politique des compositeurs joués dans ce concert. Dès ses débuts, Verdi est attentif à la misère sociale et écrit des opéras politiques comme Simon Boccanegra ou Nabucco dont le célébrissime chœur des esclaves est une ode à la liberté. Plus tard, au sommet de sa gloire, en 1859, il s’engage en politique en faveur de l’unité nationale, incarnée par la figure charismatique de Cavour. Il est élu député et abandonne pour un temps la musique. Il compose même un hymne national italien qui célèbre la gloire retrouvée de l’Italie dans le concert des nations européennes. L’air chanté ici est extrait de La Traviata, opéra inspiré de la Dame aux Camélias d’Alexandre Dumas fils. Point de politique ni d’héroïsme dans cet opéra au caractère intimiste qui chante l’amour de Violetta et d’Alfredo. Pourtant, les conventions sociales vont conduire au drame comme on l’entendra dans le duo de l’acte II entre Violetta et Germont, le père de son amant, qui ne veut pas de cet amour.
Arthur Dente est un guitariste et compositeur contemporain que les habitués des concerts de Callian connaissent bien. Pour ce concert, Arthur a adapté trois compositions de son projet Au Bord du Monde. Le projet initial pour chœur, orchestre et guitare a réuni 110 enfants issus de trois chorales d’Aix en Provence et de Marseille, un chœur d’adultes et un orchestre de grands élèves du conservatoire d’Aix en Provence. L’adaptation jouée ici comporte trois pièces. La première s’intitule l’Indien Guerrier et fait référence à la guerre. Elle sera suivie par l’Indien Perdu qui parle de la perte et des larmes. Enfin l’Indien Heureux évoque les joies simples de la liberté retrouvée.
La célèbre Vocalise de Rachmaninov a été composée en Russie en 1915. Rachmaninov est alors un pianiste virtuose, un chef d’orchestre et un compositeur adulé qui mène une vie heureuse et aisée. Écrite au départ pour une voix de soprano, elle a été adaptée pour de nombreux instruments: violon, violoncelle, flûte, piano… Voix et violoncelle se partageront ici la vocalise. En 1917, la révolution d’Octobre force Rachmaninov qui a 44 ans à quitter définitivement son pays natal et à s’installer aux Etats Unis où il entame une nouvelle vie et une carrière de pianiste virtuose. Mais malheureusement pour nous, il ne composera quasiment plus.
A l’orée du 19ème siècle, Beethoven est témoin des guerres napoléoniennes et compose des œuvres engagées inspirées par les circonstances, comme sa 7ème symphonie dédiée à des soldats allemands et autrichiens blessés au combat. Notre concert se conclut avec l’Ode à la Joie qui termine et couronne la 9ème symphonie et célèbre l’idéal de l’unité et de la fraternité humaines : «Millions d’êtres, soyez tous embrassés d’une commune étreinte». Un message et une musique repris par le Conseil de l’Europe qui a fait de l’Ode à la Joie l’hymne officiel de l’Union européenne en 1985. Puisse cette ode être entendue !
Un avis sur « Guerre et Paix »