Ce concert est consacré aux métissages musicaux.
La musique est un langage universel qui n’a jamais eu de frontière, un canto general comme le chantait P. Neruda. Au cours des voyages et des migrations, la musique a évolué, ouverte aux rythmes, aux timbres et aux mélodies des nouveaux mondes, renouvelant la musique savante, créant des croisements inouis, offrant de nouveaux publics aux musiques étrangères. Le titre du concert fait référence à un métissage musical majeur de l’histoire du 20ème siècle. La note bleue trouve son origine dans le système pentatonique africain et sa confrontation avec la gamme européenne a conduit à une ambiguité harmonique très expressive qui est à la base du blues et du jazz. Ravel, au cours de son voyage aux Etats Unis en 1928, rencontre Gershwin avec qui il découvre le jazz dans les clubs de Harlem. Son oeuvre en sera profondément influencée, tout particulièrement son concerto en sol (1929-1931), qui est un hommage au blues et à Gershwin. Ainsi le jazz, métissage afro européen né en Amérique du Nord, musique populaire née dans la souffrance et la misère, boucle son voyage triangulaire, inspire la musique savante du 20ème siècle et devient elle-même une musique très savante. Le jazz c’est toute la musique disait Duke Ellington.
Il y a beaucoup d’autres métissages musicaux qui ont joué un rôle essentiel dans l’histoire de la musique et dans l’histoire tout court. Les liens entre musiques européenne et sud-américaine sont particulièrement nombreux et forts. Ils commencent avec la découverte du Nouveau Monde. Les missions jésuites d’Amérique Latine, qui ont fonctionné pendant un siècle et demi sur un mode communautaire et démocratique, ont transmis aux indiens d’Amérique la pratique de la musique baroque. De nouvelles oeuvres sont nées comme la belle polyphonie Hanacpachap Cussicuinin en langue Quechua, recueillie par le moine franciscain P. de Bocanegra en 1631. Quatre cents ans plus tard, cette musique est toujours vivante et chantée dans les églises de Cuzco et de Sucre tandis que de l’autre côté de l’Atlantique, la musique andine résonne toujours dans les couloirs du métro et inspire les compositeurs contemporains comme Arthur Dente dont nous créerons l’Indio Barroco.
Le tango est un autre exemple de métissage musical. Né dans le quartier mal famé de la Bocca à Buenos Aires, le tango était la musique des immigrants venus chercher du travail en Argentine (qui était riche à l’époque) avant de devenir la musique universellement jouée et dansée que l’on connait aujourd’hui. Pour reprendre l’expression de M. Plisson, le tango est une rythmique afro, des musiciens italiens jouant sur des instruments allemands des mélodies d’Europe de l’Est avec des paroles qui viennent des zarzuelas espagnoles. A. Piazzola va utiliser le tango populaire comme un inépuisable vivier d’idées, en l’enrichissant d’un langage évolué et contemporain qui emprunte à Bartok et Stravinsky, et au Jazz. S’il est encouragé dans cette voix par N. Boulanger, son professeur de composition à Paris, sa démarche bouscule les conservatismes et suscite controverses et même bagarres à Buenos Aires. Les métissages ne vont pas de soi.
Au Brésil, autre grand pays d’Amérique Latine, la musique fait partie intégrante de la vie quotidienne et reflète les influences des trois principaux groupes ethniques de la société (amérindien, occidental et africain). Elle se traduit par un véritable métissage sonore qui se renforce des spécificités propres à chaque grande région du pays pour offrir un foisonnement de genres et d’interprétations. Le concert comporte deux pièces du grand compositeur brésilien H. Villa Lobos qui a découvert sa passion pour la musique auprès des musiciens de rue. À l’âge de 16 ans, en 1903, il décide de s’enfuir de chez lui et va parcourir le Brésil, plus particulièrement les régions du Nordeste, recueillant au cours de son errance d’authentiques chants traditionnels comme la mélodie A Floresta do Amazonas. Son style est unique, et combine des influences européennes avec des sources de musique traditionnelle brésilienne. En hommage à J.-S. Bach, son compositeur favori, Villa Lobos écrit les Bacchianas Brasileiras dont la cinquième est sans doute son oeuvre la plus populaire.
Si les métissages musicaux sont nés de grands mouvements humains, politiques et géographiques, ils s’enrichissent aussi à travers le temps. Les musiques populaires recueillies par Bartok ou Villa Lobos remontent loin dans le passé. On écoute toujours et autrement la musique ancienne et les compositeurs ont de tout temps su ajouter des variations modernes à la musique de leurs aînés, qu’elle soit populaire ou savante. Le concert évoquera la Follia, danse apparue au Portugal au XVème siècle et dont le thème a envahi toute l’Europe baroque. Il a inspiré des variations à plus de 150 compositeurs dont celles d’A. Corelli qui sont parmi les plus célèbres. Toute une lignée de compositeurs suivront et, 200 ans plus tard, S. Rachmaninov se réapproprie le thème qu’il transforme en oeuvre postromantique à laquelle il intègre des accords de son temps, empruntés au Jazz.
Les échanges avec l’Asie sont plus récents et les métissages musicaux moins nombreux qu’avec l’Amérique. Au XVIIIe siècle, l’opéra de Lully, Mozart ou Gluck adore se parer de turbans et de babouches. La campagne d’Egypte et les expositions universelles vont susciter un engouement à travers toute l’Europe et donner des chefs d’oeuvres dans la littérature, la peinture et la musique. Mais on ne peut pas parler de métissage: les opéras de Puccini ou la musique de Saint Saens relèvent d’une esthétique de carte postale avec un zeste de couleur locale. La situation change à la fin du 19ème siècle quand les artistes découvrent une nouvelle source d’inspiration dans les estampes japonaises. Cette vogue pour l’art japonais marque profondément le goût de l’époque, aussi bien dans le domaine de la peinture que celui de la mode et des arts décoratifs. Van Gogh et Monet possèdent des estampes. Des écrivains comme les Goncourt, Zola, Baudelaire ou Loti s’y intéressent de près. Debussy va aussi succomber aux charmes de l’Orient. Mais, contrairement à ses prédécesseurs, il tente d’opérer une véritable fusion stylistique. Pagodes, la première pièce des Estampes nous emmène à Bali. Le piano évoque les sonorités du gamelang entendu lors de l’exposition de 1889 et le thème principal est écrit dans une gamme pentatonique d’inspiration asiatique. Le concert mettra en regard une oeuvre japonaise de Michio Miyagi, Haro No Umi, écrite en 1929 pour shakuachi, une flûte chinoise en bambou, et koto, un instrument à cordes traditionnel qui se retrouve au Japon, en Chine et en Corée. C’est une pièce impressionniste évoquant la mer au printemps dans laquelle on pourra entendre l’influence de la musique occidentale.