Présentation du concert
Le Bœuf sur le toit était un célèbre cabaret parisien inauguré le 10 janvier 1922 qui fut le lieu de rendez-vous de Jean Cocteau et de l’intelligentsia parisienne de l’entre-deux-guerres. Pour Cocteau, «ce Boeuf n’a jamais été ni un bar, ni un restaurant, ni un cabaret, mais notre jeunesse, une halte, un précieux amalgame de forces et de merveilles – un de ces saloons où se réunissent les chercheurs d’or, l’or de l’esprit».
Le Bœuf sur le toit se consacrait principalement à la musique et on pouvait y entendre jouer Bach et Chopin, du jazz et les chansons de Kurt Weill. On y rencontrait Stravinsky et Erik Satie, et aussi Picasso et Maurice Chevalier. Parmi les invités fréquents figuraient également les jeunes musiciens classiques du groupe des Six, Milhaud et Poulenc notamment.
Le Bœuf sur le toit a joué un rôle majeur dans l’introduction du jazz en France et soufflé un vent de liberté et de renouveau sur la musique encore perceptible aujourd’hui. Comme le dit Alexandre Tharaud: «Tous les courants musicaux se sont mêlés, tous les artistes d’avant-garde se sont croisés et ont travaillé ensemble, main dans la main, dans la joie et l’urgence de vivre. Ils se retrouvaient autour du jazz, qu’ils découvraient chaque soir au Bœuf sur le toit. Cette musique si nouvelle, violente, si dramatique et joyeuse à la fois, leur ressemblait. Au fond, sans le Bœuf sur le toit, la musique française n’aurait probablement pas été la même».
Partie 1 : Le groupe des Six et ses amis
Dans les années 1916-1923, le groupe des Six réunissait les jeunes compositeurs Georges Auric (1899-1983), Louis Durey (1888-1979), Arthur Honeggerr (1892-1955), Darius Mihaud (1892-1974), Francis Poulenc (1899-1963), et Germaine Tailleferre (1892-1983).
Le groupe des Six se réunissait régulièrement au Bœuf sur le toit qui avait emprunté son nom à l’œuvre musicale écrite par D. Milhaud qui ouvre ce concert. Milhaud avait lui-même repris le titre d’une ancienne chanson brésilienne qu’il avait découverte lors de son long séjour au Brésil. Cette musique, vive et joyeuse, à la fois savante et populaire est bien dans l’esprit du Bœuf et vaudra à Milhaud une renommée internationale. Il enseignera la composition musicale des deux côtés de l’Atlantique et aura notamment pour élèves S. Reich, P. Glass, D. Brubeck et G. Delerue.
Au programme du concert donné lors de l’inauguration du Bœuf sur le toit, figuraient, comme aujourd’hui, des œuvres de Satie et de Poulenc. Satie était un maître pour les jeunes compositeurs du Groupe des Six dont il avait favorisé la création avec J. Cocteau. Il venait souvent au Bœuf et on pouvait l’entendre y jouer au piano ses Gymnopédies, Gnossiennes et autres Morceaux en forme de poire. Erik Satie fait partie de ces artistes qui ont aboli la frontière entre le «savant» et le «populaire». La «musique d’ameublement» du facétieux Satie a suscité l’admiration d’Igor Stravinsky, Claude Debussy, Maurice Ravel et inspiré John Cage, les minimalistes américains et des musiciens contemporains comme Brian Eno.
Membre du Groupe des Six, F. Poulenc a écrit trois sonates pour instruments à vent, flûte, clarinette et hautbois, vers la fin de sa vie. Trois sonates lumineuses et colorées qui sont immédiatement entrées au répertoire de ces instruments. «J’écris ce qui me chante», disait Poulenc et nous suivrons son conseil avec une «sonate» constituée des deux premiers mouvements de la sonate pour flûte et piano écrite en collaboration avec J-P. Rampal (1957) et du premier mouvement de la sonate pour clarinette et piano créée par B. Goodman et L. Bernstein, grands admirateurs de la musique de Poulenc (1962).
G. Fauré était un compositeur adulé de son temps qui recevra tous les honneurs. Il dirige le Conservatoire de Paris quand Milhaud y entre et restera, malgré son âge, à l’écoute des jeunes compositeurs, en particulier des membres du groupe des Six et de Milhaud dont il admire le Bœuf sur le toit. Son 13ème nocturne est la dernière œuvre pour piano que compose Fauré et sans doute le plus beau de ses nocturnes.
Autre compositeur célèbre de son vivant, M. Ravel est, comme Milhaud, un élève de Fauré. Le Tombeau de Couperin, écrit en 1917 alors que Ravel est rentré gravement malade du front, est un de ses chefs-d’œuvre. La musique en est étonnamment entraînante, en particulier le Rigaudon qui devance la musique gaie et rythmique qui sera jouée, après la guerre, au Bœuf sur le toit. Ravel fréquentera le cabaret et y découvrira le jazz avec Doucet et Wiéner, le duo de pianistes virtuoses qui animaient les soirées du Bœuf et y organisaient les fameux concerts-salade. «Prenez le jazz au sérieux» disait Ravel qui s’en est inspiré, notamment dans sa sonate pour violon et piano dont le deuxième mouvement est intitulé Blues. Juste retour des choses, certaines pièces de Ravel deviendront des standards de jazz.
Partie 2 : Autres cabarets et music halls
Le renouveau musical né au Bœuf sur le toit n’est bien sûr pas isolé. A Berlin, l’après-guerre est aussi un moment de libération et de grande créativité malgré une situation économique désastreuse. Les années 1920 représentent l’âge d’or du cabaret allemand, célèbre pour sa satire politique et son humour macabre. Les compositeurs juifs dominaient la scène du cabaret, et, sous la république de Weimar, Berlin était le lieu de la renaissance de la culture juive, du théâtre yiddish et de la musique klezmer. Contraints à l’émigration à l’arrivée des nazis au pouvoir, les artistes juifs et notamment les musiciens exporteront la culture yiddish à Paris et aux Etats Unis. La musique klezmer s’enrichira alors au contact du jazz, du rock et des musiques actuelles, et touche aujourd’hui un nouveau public.
En 1928, Kurt Weill est un jeune compositeur classique qui côtoie à Berlin l’avant-garde musicale qui réunit des compositeurs comme Schœnberg, Hindemith ou Stravinsky, et des musiciens d’exception comme le pianiste et compositeur Busoni dont il est l’élève, et le violoniste F. Kreisler. Le grand dramaturge Bertolt Brecht convaincra K. Weill de composer la musique de son opéra de quat’sous. Le texte subversif de Brecht et la musique de Weill, qui renouvelle la musique d’opéra en y intégrant jazz et chansons de cabaret, donneront naissance à une des œuvres les plus célèbres de la culture allemande et des plus jouées encore aujourd’hui (comme cette année au festival lyrique d’Aix en Provence). L’opéra de quat’sous s’ouvre avec la complainte de Mackie qui chante les crimes du redoutable bandit Mackie Messer. La complainte sera chantée au Bœuf sur le toit par Marianne Oswald et K. Weill vivra plusieurs années à Paris où il se liera d’amitié avec D. Milhaud. Il s’installera ensuite aux États-Unis pour fuir le nazisme et destinera à la scène de Broadway l’essentiel de sa production. La complainte de Mackie sera reprise en anglais sous le titre Mack the Knife par des interprètes aussi différents que Louis Armstrong, Ella Fizgerald, Bobby Darin, Frank Sinatra ou les Doors. Belle saga pour une chanson à l’apparence simpliste!
On jouait beaucoup de musique américaine au Bœuf sur le toit. Clément Doucet et Jean Wiéner y jouaient des ragtimes comme peut-être celui de Scott Joplin que nous entendrons: «The Strenuous Life». Des compositeurs familiers du Bœuf sur le toit s’inspireront de cette musique nouvelle et écriront leurs propres ragtimes comme Satie avec le Ragtime du paquebot ou Stravinsky avec sa Piano Ragtime Music.
Comme on l’a dit, c’est au Bœuf sur le toit que le jazz est arrivé en France grâce notamment au compositeur et pianiste Jean Wiéner. La liberté du jazz, l’art de l’improvisation, le swing s’accordaient parfaitement avec le lieu. De grands noms du jazz ont joué au Bœuf comme Cole Porter dont on entendra « I’ve got you under my skin ». Trop jeune pour avoir connu le Bœuf sur le toit de l’entre deux guerres, Michel Legrand s’y serait sans doute senti parfaitement heureux, lui qui, à côté de compositions classiques, a écrit des chansons et des musiques de films devenues des standards de jazz comme sa «Chanson de Maxence», extraite des Demoiselles de Rochefort, devenue «You must believe in spring» dont on entendra la magnifique version du pianiste de jazz Bill Evans au sommet de son art.
Le tango fait aussi partie des musiques jouées au Bœuf sur le toit. On a entendu le tango des Fratellini dans le Bœuf sur le toit. Satie et Poulenc ont eux aussi écrit des tangos. Mais c’est Astor Piazzolla qui va révolutionner le tango. Lassé de jouer du tango en Argentine, Astor Piazzolla vient étudier la composition musicale à Paris avec la grande pédagogue Nadia Boulanger. C’est elle qui l’encouragera à ne pas se couper de ses racines et à écrire des tangos modernes associant la richesse des musiques traditionnelles à un langage musical d’avant-garde. Piazzolla suivra les conseils de N. Boulanger avec le succès que l’on sait.
Notre concert se termine sur une note brésilienne comme il a commencé. Le grand compositeur brésilien Villa-Lobos (1887-1959) a connu Darius Milhaud au Brésil et lui a transmis son goût pour la musique populaire et les rythmes sud-américains. Villa-Lobos avait parcouru pendant huit ans le Brésil à la recherche des musiques de son pays. O Canto Do Cisne NegroIl (1928) est une des nombreuses perles qu’il a rapportées de ses voyages et fait entrer au répertoire de la musique classique. Villa-Lobos séjournera en France où il sera accueilli par son ami D. Milhaud, F. Poulenc, et J. Wiéner, infatigable promoteur des musiques nouvelles, qui l’invitera à donner son premier grand concert hors du Brésil.