Follia et carnaval
C’est à la Renaissance que la folie commence à prendre une forme musicale, notamment avec la Follia, danse frénétique née au Portugal qui se répand en Espagne puis dans toute l’Europe. Ce motif musical, fondé sur une progression harmonique répétitive, devient en musique le symbole de la frénésie et de la perte de contrôle et du dérèglement. Il a été repris par de nombreux compositeurs des 17ème et 18ème siècles comme Marais (5), Corelli (1) et Vivaldi (3). Le cinéma et la musique d’aujourd’hui le font encore résonner.
Le carnaval est une autre forme de mouvement populaire qui invite à la folie, au renversement des rôles, des valeurs et de la hiérarchie sociale. Remontant à la nuit des temps, le carnaval se retrouve sur tous les continents et toutes les époques. On entendra une des pièces majeures de R. Schumann pour piano, Carnaval, dans laquelle, comme le dit Olivier Bellamy, “rien ne freine le jaillissement impétueux du délire [de Schumann]”.
C’est à une sorte de carnaval que Christina Pluhar, grande spécialiste actuelle de la musique baroque, et son ensemble l’Arpeggiata nous invitent dans leur disque Haendel goes wild. Mêlant improvisations jazz et musique klezmer à la musique de Haendel, elle crée une musique authentiquement baroque (la musique baroque laissait une grande liberté aux interprètes qui ajoutaient des ornements et improvisaient librement), vivante et entraînante aux oreilles du 21ème siècle. On pourra en juger avec la Sinfonia (14) de Haendel extraite de l’opéra Alcina.
Fous chevaleresques : fous de guerre, fous d’amour
Orlando furioso est le chef d’œuvre du poète italien de la Renaissance L’Arioste. Il s’agit d’une parodie du poème chevaleresque dont le héros Orlando (le Roland de la Chanson de Roland), chef de guerre, devient fou de passion pour l’inconstante Angelica. La Renaissance se moque à sa manière des fous de guerre du Moyen Âge en mêlant héroïsme et merveilleux. Le poème de l’Arioste fut un véritable « best-seller » battant tous les records éditoriaux au 16ème siècle et une source d’inspiration inépuisable pour les auteurs dramatiques, les musiciens et les poètes. Vivaldi (4) et Haendel (2) en ont tiré deux magnifiques opéras dont on entendra des extraits. Dans l’opéra de Vivaldi, les rôles masculins sont tous tenus par des voix de soprano ou d’alto et Haendel avait confié pour la première représentation de son opéra le rôle d’Orlando à une femme. Un message ?
Don Quichotte, le roman de Cervantès universellement connu, est une autre parodie des mœurs médiévales et de l’idéal chevaleresque. Son héros est un pauvre hidalgo qui devient fou après avoir lu trop de livres de chevalerie et qui se prend pour un chevalier errant combattant le mal et protégeant les opprimés. Comme Roland, Don Quichotte a inspiré de nombreux compositeurs de Telemann à Jacques Brel. On entendra les Chansons de Don Quichotte (13) de Jacques Ibert composées en 1932, moins connues que celles de Ravel mais plus fidèles au texte original.
A ces visions parodiques des hommes de guerre, s’oppose une vision réaliste moderne critiquant frontalement la folie de la guerre. Les exemples abondent dans la musique du 20ème siècle avec les œuvres de Chostakovitch ou de Britten notamment. Nous avons choisi d’interpréter une mélodie de Poulenc écrite sur un poème d’Apollinaire (12). Un jeune soldat, un bleu, va partir au combat et “son âme s’envole après un long regard jeté sur la douceur d’autrefois» (Poulenc). Apollinaire lui-même mourra de ses blessures pendant la Grande Guerre.
Folies romantiques : fantasmagories, mélancolie et exaltation
La figure du fou disparaît avec les Lumières et le triomphe de la Raison mais réapparaît à l’époque romantique. Un nouveau regard se porte sur la folie dans une société marquée par la tourmente révolutionnaire et les débuts de la psychiatrie. Peintres, auteurs et compositeurs romantiques offrent une vision plus intime de la folie, en prise avec leurs angoisses, comme c’est le cas de Courbet, de Maupassant ou en musique de Schumann et Schubert. De Schumann, compositeur passionné et tourmenté jusqu’à la folie, on entendra, outre le Carnaval mentionné plus haut, les Fantasiestücke pour clarinette et piano (7). De Schubert, on entendra un lied extrait du cycle de la Belle Meunière et des variations sur ce thème pour flûte et piano écrites par Schubert lui-même (8). Le lied chante l’histoire tragique de l‘apprenti meunier éperdument amoureux de la fille du meunier qui se noie par chagrin et désespoir.
Le chant est certainement le moyen le plus puissant d’exprimer la folie. L’opéra du 19ème siècle, tant dans les œuvres françaises que italiennes, s’empare du thème de la folie et offre des rôles magnifiques et virtuoses à des héroïnes hantées par la folie. Ce sont les fameuses scènes de folie. Nous entendrons La mort d’Ophélie de Berlioz (10). Héroïne de la pièce Hamlet de Shakespeare, Ophélie est la future épouse du prince Hamlet dont les actes la conduisent à la folie puis à la mort par noyade.
Loin des tragédies belcantistes, en Russie, au tournant du 20ème siècle, Scriabine crée une œuvre empreinte d’une profonde spiritualité (11). Avec son exaltation mystique et sa quête d’absolu, Scriabine rejette l’esprit réaliste et épris d’ordre auquel on aspire en Europe. Il se considérait comme un visionnaire et un prophète et passait pour un excentrique voire un fou auprès de ses contemporains. Son contemporain Rachmaninov était certainement moins exalté mais il a écrit des variations sur le thème de la Folia et son quatrième prélude (9) est empreint d’une grande mélancolie.
Programme
- F. Geminiani : Thème et variations sur la Follia
- G. Haendel : Air Sorge infausta una procella de l’opéra Orlando
- A. Vivaldi : Sonate XII (La Follia) pour deux flûtes et guitare
- A. Vivaldi : Air Sol da te mio amor de l’opéra Orlando furioso
- M. Marais : Thème et variations sur les Folies d’Espagne pour violoncelle et piano
- R. Schumann : Extraits de Carnaval pour piano
- R. Schumann : Fantasiestücke pour clarinette et piano
- F. Schubert : Trockne Blumen. Lied extrait du cycle La belle meunière et variations sur le thème pour flûte et piano
- S. Rachmaninov : Quatrième prélude pour piano
- H. Berlioz : Air La Mort d’Ophélie
- F. Poulenc : Bleuet sur un poème d’Apollinaire
- A. Scriabine : Étude 8 op. 12 pour piano
- J. Ibert : Chansons de Don Quichotte
- G. Haendel et C. Pluhar : Haendel goes wild, Sinfonia.
Les musiciens
Chant : Xuân-Nam Bui(mezzo), Yves Boissonnat (ténor), Guillaume Barralis (baryton)
Cordes : Florence Marcotte (violon), Pierre L’Héritier (violoncelle), Bernhard Geiger(contrebasse), Agnieszka Gasso (guitare)
Bois : Jean-Daniel Boissonnat, Mary Gabrielle Lepage (flûtes), Pierre Alliez (clarinette)
Piano : Laetitia Alliez, Maureen Clerc, Dominique L’Héritier, Alain Mari, Bernard Olivieri